CHAPITRE XII
Les appartements de Donal étaient un peu trop somptueux pour un guerrier cheysuli ; de temps en temps, il appréciait quand même leur confort.
La pièce était bien chauffée. Le valet avait allumé un feu dans l’âtre et glissé une chaufferette dans le lit. Mais le jeune homme n'avait pas l'intention de se coucher si tôt. Il avait ramené Aislinn à son père ; il lui restait une tâche à accomplir.
Il remplit deux gobelets de vin et fit signe à Sef de le rejoindre.
— Oui, mon seigneur ?
— J'ai servi un gobelet pour toi. Veux-tu te joindre à moi pour une libation ?
Sef accepta le gobelet et regarda le vin ellasien à la riche couleur.
— Une libation ?
— A ma fille nouveau-née. Isolde des Cheysulis.
— Ne devriez-vous pas partager ce vin avec quelqu'un d'autre que moi ?
Donal haussa les épaules.
— Ma foi, je peux difficilement demander au Mujhar de célébrer la naissance de ma bâtarde.
Le garçon le regarda un moment, puis but une grande gorgée.
Donal était content de sa compagnie. Malgré tout, il se sentait spolié du temps qu'il aurait pu passer avec sa meijha et ses enfants. Tout cela au nom d'Homana...
Sorcha a raison. Les Homanans essaieront de me dépouiller de mes habitudes cheysulies et de me donner les leurs à la place.
Il chercha instinctivement Taj et Lorn, sachant que rien au monde ne pouvait le dépouiller de cette habitude. Sans ses lirs, il n'y aurait plus de prince d'Homana. Plus de Donal du tout.
— Mon seigneur, vous m'avez dit que je pouvais vous poser n'importe quelle question...
— C'est exact. ( Donal s'assit sur le tabouret le plus proche. ) Tu en as une ?
— Oui, mon seigneur. Je me demandais pourquoi vous n'aimez pas votre sœur.
Donal faillit en lâcher son gobelet.
— Sef ! Qu'est-ce qui te fait poser une telle question ? Bien sûr, que j'aime ma rujholla !
Sef détourna les yeux.
— J'ai... pensé que, peut-être, vous ne l'aimiez pas. Vous aviez l'air... troublé par quelque chose. Est-ce à cause de ce que Bronwyn a dessiné dans la poussière ?
— Elle a affirmé que c'était un jeu entre vous.
— C'était de la magie. Je ne voulais pas le faire, mais elle a insisté. Elle a dit que cela prouverait que j'étais adulte. Elle m'a ordonné de dessiner les mêmes signes qu'elle pour renforcer la magie. Puis, elle a ri... Mon seigneur, Bronwyn me fait peur...
A moi aussi, songea Donal. Mais il ne le dit pas à haute voix.
II se leva, sans regarder le garçon. Perdu dans ses pensées, quand il entendit parler, il crut d'abord que c'était Sef.
Puis il s'aperçut qu'il s'agissait de Rowan.
— Le Mujhar souhaite votre présence dans la salle d'apparat, tout de suite.
Le visage du Cheysuli affichait une calme neutralité. Mais Donal entendit de la tension dans sa voix.
— Je viens juste de rentrer de la Citadelle. Est-ce si important ?
Les chandelles faisaient jouer des ombres sur le visage de Rowan.
— Electra, dit-il, s'est échappée.
Sef haleta, surpris, et recula.
— Comment ? souffla Donal.
— Nous ne savons pas exactement. Les Cheysulis qui la gardaient ont été empoisonnés. Une fois les guerriers morts, Electra a été libre d'utiliser sa magie. Pourtant, toute la nourriture était apportée de Hondarth. Les Cheysulis inspectaient tout. Aucun Ihlini n'aurait pu passer.
— C'est Tynstar, dit Donal. Je crois qu'elle a été capable de fabriquer elle-même le poison, avec l'aide de ce chien. Ils sont liés. Sinon, comment Electra serait-elle entrée dans l'esprit d'Aislinn ?
— Le plus important n'est pas de découvrir comment elle a fait. Il nous faut savoir où elle est, car là où elle se trouve, il y aura aussi Tynstar. C'est lui que nous devons tuer.
— Alors... C'est la guerre, dit Donal.
— Pensiez-vous qu'elle ne viendrait jamais ? s'étonna Rowan. Croyiez-vous que le Mujhar en parlait par désœuvrement, pour avoir quelque chose à faire ?
Donal entendit le mépris qui faisait trembler la voix de Rowan. Oui, il le méritait. Le général l'avait trop souvent vu se dérober à ses devoirs princiers.
Les dieux savent que Rowan a fait assez de sacrifices pour son seigneur. Il attend que je me comporte de même.
— Vous voulez savoir où est Tynstar ? A Solinde. Il appellera les nobles au soulèvement, au nom de Bellam et en celui d'Electra. Il a besoin d'elle. Pour le peuple, elle est la reine légitime d'Homana.
Rowan ne sourit pas.
— Vous en savez plus que je ne pensais, dit-il. Je croyais que Karyon serait obligé de tout vous expliquer.
— J'ai plus appris au cours des ans que vous ne pourriez croire, même si j'ai été un mauvais élève. ( Il soupira et regarda Rowan. ) Il faudra nous rendre en Solinde.
— Nous envoyons une armée à Solinde. Nous ne pouvons pas laisser Tynstar violer nos frontières.
— Quand ?
— C'est à Karyon de décider. Mais je pense que vous le saurez bientôt, si vous allez le voir comme il l'a demandé.
— Bien sûr. Sef, tu es libre pour le moment. Je te ferai appeler si j'ai besoin de toi.
— Mon seigneur... Si vous allez en guerre... M'emmènerez-vous avec vous ?
— La guerre n'est pas particulièrement agréable. Il vaudrait mieux que tu restes ici.
— Je préférerais venir avec vous.
Je suis sa seule sécurité, comprit Donal, surpris.
— Je te t'abandonnerai pas, Sef. Ta place est auprès de moi.
La salle d'apparat était obscure. Les chandelles avaient été soufflées. La seule lumière provenait du foyer, une tranchée qui courait le long de l'immense salle, et d'une unique torche, fichée dans un support, à côté du trône.
Donal crut un instant que l'endroit était désert. Quand ses yeux se furent accoutumés à la faible lueur, il vit Karyon.
Il était assis sur l'antique trône en forme de lion. La torche faisait danser des ombres vacillantes sur le visage barbu de Karyon, ainsi que sur la garde de son poignard. C'était une arme cheysulie avec une poignée en forme de loup ; elle avait été fabriquée par Finn.
Donal s'arrêta devant l'estrade. Il prit une grande inspiration et essaya de calmer les battements de son cœur.
— Rowan... m'a dit.
— Oui ? Il t'a dit ce que cela signifiait ?
Donal resta un instant silencieux.
— Cela veut dire que la guerre est déclarée.
Karyon se pencha.
— Je m'attendais à la guerre. Mais pas de cette façon. Electra, avec Tynstar... Nous sommes menacés d'un désastre.
— Nous affrontons la guerre, mon seigneur. Oubliez ceux qui sont concernés et ne pensez qu'à la stratégie.
Karyon sourit.
— Vas-tu essayer de m'apprendre ce qu'est la guerre ? Non, non, ne dis rien. Je me souviens de ce qu'Electra m'a fait, il y a si longtemps... Ah, quelle femme c'était ! Mais je ne m'attends pas à ce que tu comprennes. Sache seulement qu'ensemble ils sont doublement dangereux. Tynstar se servira d'elle pour réunir les Solindiens sous sa bannière. Ce sera un conflit très dur. ( Il s'approcha de la torche et la sortit de son support. ) Donal, fais-tu toujours ce que je te demande ?
— Habituellement, répondit Donal, prudent.
— Obéis-moi maintenant, dit Karyon. Viens avec moi dans la Matrice de la Terre.
Un frisson courut le long de l'échine de Donal.
— J'en ai entendu parler... dans les légendes de mon peuple.
— Maintenant, tu vas voir. Tu vas aller où je suis allé.
— Vous ! s'écria Donal. Vous êtes allé dans la Matrice de la Terre ?
— Moi, un Homanan, oui. Je pensais que Finn te l'avait raconté.
— Mon su’fali ne me dit pas tout. Ni vous, apparemment.
— C'est ici, dit le Mujhar. L'entrée est ici.
Donal fronça les sourcils.
— Ici ?
— C'est bien la peine d'être un guerrier cheysuli pour être si aveugle, marmonna Karyon.
Il mit la torche dans la main de Donal et entra dans la tranchée du foyer. Du pied, il écarta les braises et les résidus des feux précédents. Puis il se pencha et saisit un anneau de fer couvert de cendres, au fond de la tranchée. Donal entendit le bruit du frottement du métal contre la pierre, puis Karyon tomba sur un genou, le souffle court.
— Karyon ?
Donal s'avança vers lui et posa une main sur les épaules du roi.
— Non, non, fit le Mujhar. Je vais bien. Mais cela demande un dos plus jeune et plus droit que le mien. ( Il se leva lentement, une main appuyée contre son épine dorsale. ) Donne-moi la torche.
Donal obéit et descendit dans la tranchée. Il saisit l'anneau et écarta les jambes. Grognant sous l'effort, il souleva la plaque de fer et la laissa retomber de côté.
Un trou noir d'où montait une odeur de renfermé béait devant lui. Il recula.
— Par les dieux, dit-il. Il faut descendre là-dedans ?
— Pourquoi pas ? Je suis le dernier homme qui soit allé dans ce puits.
Donal ricana. Il comprenait le jeu du Mujhar. Il lui suffisait de faire appel à sa fierté, et il serait obligé de céder.
— J'ai la torche, je vais passer le premier.
— Dois-je appeler mes lirs ?
— Non. II y en a beaucoup là où nous allons.
Karyon descendit lentement l'escalier étroit.
Donal voyait à peine où il allait, car la torche fumait beaucoup. Il posa une main sur le mur pour se stabiliser. La paroi était fraîche et devenait de plus en plus humide avec la descente.
— Il y en a cent deux, dit soudain Karyon, je les ai comptées, autrefois.
— Cent deux ?
— Marches. ( Karyon eut un rire bref. ) De quoi crois-tu que je parlais, de démons ?
Donal ne rit pas.
— C'est encore loin ?
— Nous sommes arrivés.
Sa voix résonnait, répercutée par un écho. Karyon leva la torche ; Donal constata qu'ils étaient dans une petite pièce.
— Tu vois ? demanda Karyon.
Donal comprit immédiatement de quoi le Mujhar parlait : une série de runes gravées dans les murs de pierre humide.
— Des Cheysulis ont bâti ce palais. Cela ne me surprend pas d'y trouver des runes de la Haute Langue.
— Des runes inscrites par les Premiers Nés. Ton père m'a amené ici, Donal. Il m'a montré la Matrice de la Terre, afin que je comprenne ce que c'est d'être cheysuli.
— Vous êtes homanan... Personne à part un guerrier ne peut le savoir !
— Pendant quatre jours, j'ai été cheysuli. C'était... nécessaire.
Karyon posa une main sur le mur, chercha la pierre idoine et la trouva. Il appuya dessus et une section de la cloison pivota.
Karyon illumina la pièce secrète avec la torche. Les murs étaient d'une couleur crémeuse, et brillaient comme du marbre poli.
Les parois avaient presque l'air vivant. Des rangées de lirs les décoraient, comme jaillissant de la pierre. Tous les lirs possibles : ours, faucons, chouettes, sangliers, renards, éperviers, chats sauvages, loups.
— Cheysuli i'halla shansu, dit doucement Karyon. Ja'hai, cheysu, Mujhar.
Donal sursauta. Les mots étaient prononcés sans accent. « Que la paix cheysulie soit avec vous. Acceptez cet homme pour Mujhar. » Ils auraient pu sortir de la bouche d'un Cheysuli, mais Karyon avait parlé.
Il inspira profondément.
— N'est-ce pas un peu prématuré ?
— Que je demande aux dieux de t'accepter ? dit Karyon. Non, l'acceptation peut être requise à tout moment. Elle peut être accordée ou pas. Donal, tu seras Mujhar. C'est à toi de faire la paix avec cette réalité.
— Mon tahlmorra est clair, mon seigneur Mujhar. Je l'ai accepté il y a longtemps, puisque ni les dieux, ni mon jehan, ni vous, ne m'avez laissé le choix.
— Regarde autour de toi, Donal, dit doucement Karyon, indifférent à l'amertume de son dauphin. Aucun futur Mujhar ne peut éviter d'affronter son héritage. Duncan m'a montré que la force d'Homana réside dans la race cheysulie. Pour moi, la réponse était dans ces profondeurs. ( Il montra une niche derrière Donal. ) Pour toi, elle est peut-être ailleurs.
— Une oubliette, souffla-t-il. Vous voulez dire...
— Pour moi, c'était obligatoire. Pour toi, je ne saurais dire. C'est une affaire entre les dieux et toi.
Donal regarda dans le trou et ne vit rien qu'une obscurité infinie.
Pourtant, il vit et comprit.
— Quand aura lieu le mariage ?
— Durant le mois qui vient. Cela nous laisse le temps de prévenir les invités. Je ne veux pas que Tynstar pense qu'il a réussi à me forcer la main.
— Et la marche sur Solinde ?
— Dans les deux mois suivant les festivités. Cela te laissera le temps de produire un héritier.
Karyon se prépara à partir.
— Emportez-vous la torche avec vous ?
— Bien sûr. Cela fait partie du rituel.
Donal acquiesça de la tête. Il ne ressentait aucune peur, aucun désespoir à entendre ainsi sceller son sort. Il avait le sentiment que c'était la bonne chose à faire pour forger les maillons de la chaîne du destin.
II sourit à Karyon.
— Ja'hai-na, mon seigneur Mujhar. Cheysuli i’halla shansu.